Basilic

Créature fabuleuse et chimérique ailée, le basilic possède une tête de coq et un corps de serpent. Son nom, basiliscus en latin, basiliskos en grec, signifie littéralement « petit roi » [1]. Dès l’antiquité, on lui attribue le pouvoir de tuer quiconque croise son regard. De double nature, faste s’il possède des ailes du coq, il est supposé néfaste si ses ailes sont celle de la chauve-souris. Dans le meilleur des cas, il symbolise la dialectique qu’il tient du coq et surtout de la pierre alectoire — elle favorise les orateurs —, mais aussi de la subtilité du langage du serpent [2]. Diabolisé à l’époque médiévale dans son aspect chtonien, on le représente dans les bestiaires comme un serpent couronné et adoré de ses sujets. Il symbolise la luxure, un des sept péchés capitaux [3].

 

 

Un regard de mort

D’après Brunet Latin, encyclopédiste du XIIe siècle, Alexandre le Grand aurait fait fabriquer des ampoules de verre pour protéger ses hommes du regard foudroyant de plusieurs basilics. Ils se glissèrent à l’intérieur et purent occire de leurs flèches les terribles reptiles sans crainte d’être vus [4]. Le légendaire du basilic ajoute qu’on peut le tuer grâce à un miroir tourné vers lui. Le reflet de son propre regard le foudroie.

Croisement entre coq et serpent, le basilic partage la symbolique de ces deux animaux, et s’il peut tuer du regard, c’est parce qu’il relie les aspects solaire et ouranien (Air) du coq et l’aspect chtonien du serpent (Terre). En effet, le coq (voir le symbolisme du coq) possède la faculté de capturer la lumière du soleil quand ce dernier est encore dans l’obscurité. Dès lors, il chante, et le soleil se lève. Il annonce la résurrection quotidienne de l’astre du jour. La symbolique universelle du coq est axée sur sa vue. Lui seul peut fixer le dieu Soleil sans se brûler les yeux. En outre, sa nature ouranienne, donc céleste — c’est un volatile —, en fait l’égal des dieux. L’acte de capturer la lumière intense du soleil lui donne, lorsqu’il est basilic, le pouvoir de tuer celui qui croise son regard de feu.

Le serpent, quant à lui, est son contraire et son complémentaire. Il est un symbole de la déesse Terre, du monde souterrain, celui des morts qui vont se régénérer pour renaître en surface selon le principe de réincarnation (autre forme de résurrection). La gorgone Méduse, créature chtonienne dont la tête est couverte de serpents, possède également la faculté de tuer du regard. Elle pétrifie ceux qu’elle fixe des yeux. Athéna portait sur son bouclier la tête de la gorgone qui suffisait à anéantir ses ennemis [5]. D’autres divinités, orientales notamment, utilisaient « l’œil de la mort » : Ereshkigal qui régnait sur les Enfers, et sa sœur Innana, souveraine du Royaume d’En-Haut mais qui voulut aussi s’approprier le Royaume d’En-Bas [6]. C’est de la tête tranchée de Méduse et de son sang que naîtra Pégase, le cheval ailé — chtonien et ouranien —. Le basilic est donc une synthèse des deux mondes, Ciel et Terre, reliés entre eux par le flux haut-bas et bas-haut des incarnations (dieux) et réincarnations (hommes), la Surface de la Terre (le monde intermédiaire) étant une frontière poreuse. (voir § Alchimie)

 

Antiquité

Pline l’ancien (1er siècle de n. è.) décrit le basilic comme un serpent de petite taille portant sur la tête une tache blanche en forme de diadème. Bien que de taille réduite, il est redoutable car son haleine fait périr la végétation et brise les pierres. Lorsqu’un cavalier le tue de sa lance, celui-ci meurt ainsi que son cheval à cause du puissant venin qui se propage par la hampe de son arme. Cependant, si dangereux qu’il soit, il ne résiste pas aux belettes [7]. Le naturaliste résume ainsi les légendes grecques et romaines :

« Quant au basilic, que fuient les serpents eux-mêmes, qui tue par sa simple odeur, et qui, dit-on, donne la mort par son seul regard ; son sang a été merveilleusement célébré par les mages, il se fige comme la poix dont il a la couleur ; délayé, il devient plus rouge que le cinabre. Ils lui attribuent encore le pouvoir de faire réussir l’homme près des puissances dans les demandes, près des dieux dans les prières, de guérir les maladies et de prévenir les maléfices. Certains l’appellent Sang de Saturne. » [8]

Au IVe siècle de notre ère, Horapollon, auteur égyptien hellénisé,  écrit que le basilic est le même animal que l’Uraeus des Pharaons  [9]. « Il appartient, dit-il, à la seule espèce de serpent qui ne meurt pas » [10], ce qui lui confère un pouvoir symbolique d’immortalité.

Solin, auteur latin également du IVe siècle et qui s’inspire de Pline l’Ancien, donne quelques détails intéressants : d’abord sa taille. Le basilic mesure un demi-pied de longueur, c'est-à-dire 15 cm environ. Solin nous apprend ensuite que son sifflement terrorise les autres serpents et que ces derniers prennent la fuite dès qu’ils l’entendent [11] ; puis reprend l’idée que « la belette est le seul animal qui détruise le basilic ». Il suffit pour cela d’enfermer la belette dans les galeries et cavernes ou le basilic se cache. « Toutefois, ajoute-t-il, il peut encore nuire après sa mort. Les habitants de Pergame se sont procuré à prix d’or les restes d’un basilic ; pour écarter d’un temple construit par Appelle les araignées et les oiseaux, ils y ont placé le squelette de ce reptile suspendu dans un filet d’or. » [12]

 

Moyen Âge

Basilic de Vézelay

Présent sur de nombreux chapiteaux romans, non comme le mal incarné mais comme dispensateur de la Connaissance et pourfendeur de démons, on le rencontre notamment à l’abbaye de la Sauve-Majeure en Guyenne, ou en encore à Vézelay. Dans cette abbatiale, il affronte un diable à pattes de sauterelle [13]. On le trouve aussi dans les sculptures de plusieurs cathédrales gothiques : Le Mans, Amiens, Sens, Poitiers, ainsi que dans de nombreuses églises paroissiales [14]

Basilic de Vézelay

La syphilis, maladie sexuellement transmissible et dévastatrice, était au XVe siècle attribuée au venin du basilic (en allemand, syphilis : Basilikengift, poison du basilic) [15].

Paul de Saint-Hilaire décrit une gravure de l’année 1495 sur laquelle figure un palais en ruine où trône un basilic aux ailes de chauve-souris, donc maléfique. Celui-ci se trouve à l’entrée d’un labyrinthe en forme de triangle équilatérale tourné pointe en bas. Au centre du labyrinthe, une belette attend sa proie. Elle seule, en effet, peut vaincre le monstre [16].

 

Judéo-christianisme

La Bible cite plusieurs fois le basilic [17].

Psaumes, 90.10-13 : Si vous demeurez sous l’assistance du Très-Haut, vous marcherez sur l’aspic et le basilic.

Esaïe 11.8 : Porter sa main dans le trou du basilic sans en être blessé.

Esaïe 14.29 : De la race du serpent il sortira un basilic.

Esaïe 59.5 : Si on fait couver des œufs d’aspic, il en sortira un basilic.

Jérémie 8.17 : Car j’envoie parmi vous des serpents, des basilics, contre lesquels il n’y a point d’enchantement ; Ils vous mordront, dit l’Eternel.

A l’époque chrétienne, dans les croyances populaires et chez les fanatiques  religieux, le basilic devient l’antithèse du Christ. Il symbolise l’antéchrist, Satan, l’adversaire [18].

Quelques saints portent le basilic dans leurs attributs : saint Grégoire le Grand, qui fut pape ; saint Jean de Réomey, abbé de Moutier-Saint-Jean ; un évêque, Sire de Gènes ; saint Tryphon de Cattaro, martyr [19]. Il s’agit la plupart du temps d’un basilic tenu en laisse et dompté.

 

Alchimie

Etant une synthèse des deux mondes Ciel et Terre réunis (tête et ailes de coq, queue de serpent), le basilic pourrait symboliser la « creuset-sur-creuset » aussi appelée « aludel » par les alchimistes arabes. Celui-ci était constitué de deux récipients de métal, de terre cuite ou de verre, placés l’un sur l’autre de façon à former un œuf. On chauffait la partie inférieure dans laquelle des composés naturels subissaient un commencement de distillation. L’ « esprit » se condensait sur la paroi du dôme (le Ciel) et retombait en gouttelettes sur le « corps » resté au fond de la partie chauffée (la Terre profonde, les Enfers). Il recommençait un grand nombre de fois ce cycle de montée et de descente rappelant le flux incessant des entités entre le monde ouranien et le monde chtonien dont nous parlions plus haut [20].

Pierre de Beauvais rapporte, dans son Bestiaire, la tradition suivante :

« Une beste est qui est appelée basilecoc. Physiologues nous dit de sa nature comment il naist, si nous fait à entendre que il naist de l’œuf d’un coq. Quand le coq a passé sept ans, si lui croist un œuf dans le ventre. Et quand il sent cet œuf, il demeure émerveillé de lui-mesme et sent la  plus grande angoisse que beste peut sentir ni souffrir. Las il cherche un lieu caché sur un fumier ou en une estable et gratte de ses pieds tant qu’il y fait une fosse pour pondre son œuf. Et quand le coq aura sa fosse faite, il y courra chaque jour dix fois de plus jusqu’à ce qu’il soit délivré. Et le crapaud est de telle nature qu’il sent par flair le venin que le coq porte au ventre ; si le guette qu’il ne peut aller à la fosse qu’il le voie. Et aussitost que le coq se départ du lieu où il doit pondre son œuf, le crapaud y va pour voir si l’œuf est pondu. Quand l’œuf est pondu, il le prend et le couve. Et quand il l’a tant couvé qu’il est prest d’éclore, si est une beste qui a la teste et le col et la poitrine d’un coq et le corps par derrière est comme celui d’un serpent. Et aussitost que cette beste le peut, elle cherche un lieu caché en une vieille crevasse ou en une ancienne citerne et là elle se tient que nul ne la puisse voir. Car elle est de nature que si l’homme la peut voir avant qu’elle voie l’homme, elle en mourrait. Et si elle voit l’homme avant, il convient l’homme mourir. Car la beste a telle nature qu’elle jette son venin par les deux yeux. Cette beste est roi sur tous les autres serpents ; si comme le lion est puissant et redouté sur toutes les autres bestes ; et si ne passe jamais sur terre que le lieu où elle passe ne perde sa vertu : qu’il n’y puisse jamais rester ni herbe ni autre chose. Et si elle touche à un arbre, il perd sa vertu, il est réduit à périr et sécher. Cependant la beste est belle, et de belle couleur tachetée de blanc. Mais il en est ainsi de mainte chose qui est belle et aussi est mauvaise. Qui voudrait tuer cette beste, il lui conviendrait avoir un vase de cristal à l’encontre de quelque chose, il revient en arrière sur elle et la fait mourir. » [21]

L’œuf qui croît, selon Pierre de Beauvais, dans le ventre du coq et qui donne naissance au basilic ne serait-elle cette fameuse pierre alectoire ou alectaire qui symbolise la pierre philosophale des alchimistes à l’une de ses différentes phases ? Mais pourquoi est-ce le coq qui pond l’œuf et non la poule ? Cette fable n’a de sens que d’un point de vue ésotérique et alchimique. Le coq est un oiseau solaire. Il personnifie le Soleil (Feu), principe mâle et fécondant. Bien que rien dans le texte n’évoque la Lune, celle-ci est bien présente car, selon la symbolique du Grand Œuvre,  le Soleil (le coq) s’unit à elle. Elle est le principe femelle et fécondé. Or la Lune (Eau) a besoin d’un principe incubateur car elle n’enfante pas elle-même ; c’est la Terre, matrice chaude et humide, qui s’en charge. Le coq dépose donc dans le fumier (Feu) nourricier l’œuf obtenu de son union avec la lune. Et pour bien comprendre que nous sommes ici dans le monde chtonien et incubateur, un crapaud, animal amphibien (Terre + Eau), couve l’œuf duquel naîtra le basilic, être de double nature [22].

L’idée du fumier incubateur se trouve également dans des ouvrages reconnus alchimiques notamment dans Aurora Consurgens, L’aurore Naissante, attribuée à Thomas d’Aquin. Au paragraphe X, on peut lire cette recommandation [23] :

« Fais attention : que le Roi et son Epouse ne s’évanouissent pas en fumée par l’action du feu trop fort, mais que le feu tempéré de la corruption les fasse s’unir de leur propre accord. »

Le « feu tempéré de la corruption » désigne ici la chaleur dégagée par la fermentation du fumier ; le Roi et son Epouse  désignent le Soleil et la Lune dont l’union formera le Rebis, l’hermaphrodite.

Il existe une analogie entre le basilic et le régule d’antimoine. En effet, regulus signifie « petit roi » ; c’est aussi la traduction de basiliscus. Quant à l’antimoine, Fulcanelli nous dit dans les Demeures Philosophales qu’il viendrait du grec anti monos, « jamais seul », c’est-à-dire qu’il serait lui aussi de double nature. Le basilic, d’un point de vue alchimique, est sans doute une image du Rebis, la Matière Première prête à subir les transformations au terme desquelles nous obtiendrons la Pierre.

 

Articles connexes

Le symbolisme du coq

Le symbolisme de la pierre alectoire

 

Notes et références

__________________________

[1] Le Grand Robert de la Langue Française, Paris, 2001.

[2] Saint-Hilaire (de), Paul, Le coq, Oxus, Paris, 2007, p. 81.

[3] Cazenave, Michel (sous la direction de), Encyclopédie des symboles, Librairie Générale Française, Paris, 1996.

[4] Lecoutieux, Claude, Les monstres dans la pensée médiévale européenne, Presse de l’Université de Paris-Sorbonne, Paris, 1995, p. 46.

[5] Chevalier, Jean ; Gheerbrant, Alain, Dictionnaire des symboles, Laffont / Jupiter, Paris, 1982.

[6] Eliade, Mircea, Histoire des croyances et des idées religieuses, Payot, Paris, 2009, tome 1, pp. 76, 77.

[7] Charbonneau-Lassay, Louis, Le Bestiaire du Christ, Albin-Michel, Paris, 2006, p. 641.

[8] Ibid. p. 642.

[9] Ibid. p. 641.

[10] Ibid. p. 643.

[11] Cette caractéristique est également rapportée par Pline et Lucain. Cf.  Lecourtieux, p. 46.

[12] Lecoutieux, Claude, op. cit., pp. 46-47.

[13] Saint-Hilaire (de), Paul, Le coq, op. cit., pp. 80-81.

[14] Charbonneau-Lassay, Louis, op. cit., p. 644.

[15] Normand, Henry, Dictionnaire des symboles universels, Dervy, Paris, 2005, tome 1, p. 200.

[16] Saint-Hilaire (de), Paul, Le coq, op. cit., p. 82.

[17] Belfiore, Jean-Claude, Croyances et symboles de l’Antiquité, Larousse, Paris, 2010, pp. 112-113.

[18] Ibid. p. 112.

[19] Charbonneau-Lassay, Louis, op. cit., p. 641.

[20 ] Monod-Herzen, Gabriel, L’alchimie et son code symbolique, éditions du Rocher, Monaco, 1978, p. 75.

[21] Lecoutieux, Claude, Les monstres dans la pensée médiévale européenne, Presse de l’Université de Paris-Sorbonne, Paris, 1995, pp. 45-46 ; Martin / Cahier, Mélanges d’Archéologie et d’Histoire, 4 vol., Paris, 1851-1856, Tome II, p. 213.

[22] Certains universitaires se sont permis de corriger la fable alchimique rapportée par Pierre de Beauvais en remplaçant le coq par la poule. Peut-être ont-ils cru déceler une coquille (d’œuf). Il est, hélas, de bon ton à l’heure actuelle, dans le monde scientifique, d’ignorer les modes de pensée des Anciens, d’ignorer aussi le contexte dans lequel un texte a été écrit, pensant que seule la science actuelle est la véritable science. Par conséquent, il va de soi que vous ne trouverez dans aucun dictionnaire des symboles imprimé l’analyse que j’ai faite de ce texte.

[23] Monod-Herzen, Gabriel, op. cit., pp.143-145.

 

© Dictionnaire des Symboles 2011.

 

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